La défense par l'illumination

Publié le par Duddies

    A l'origine, l'hypothèse de l'existence de l'existence d'un nouveau mécanisme chez les patientes anorexiques, que j'ai nommé "défence par l'illumination" partait d'un type de psychothérapie bien particulier, à savoir une psychothérapie à travers la médiation du collage. J'avais constaté, dans les collages, mais aussi dans les rêves des anorexiques, une recherches pour mettre en évidence de images fortement éclairées, illuminées. Cette tentative s'opposait, ou même, entrait en conflit avec des images opaques, sombres, comme si l'illumination avait pour but de rendre les objets transparents et de les opposer à une "coloration dépressive". Le terme de défense par l'illumination présente, à mon avis, plusieurs avantages.
_ Tout d'abord, la défence par l'illumination est en étroite corrélation avec la défense par l'idéalisation, défense souligné par maints auteurs.
_ Elle suggère chez l'anorexique une affinité avec l'expérience de la naissance, affinité que certains auteurs ont décrite comme une expérience d'éblouissement lumineux.
_ Elle lie la régression vertigineuse de l'anorexique vers des zones érogènes prégénitales (oro-anales, pour reprendre une expression utilisée par A. Green) à la problèmetique phallique, jamais complètement absente. (Je rappellle que chez les Grecs, le phallus s'associait au symbolisme de la lumière et de la connaissance.)
_ Elle met en évidence, chez ces patientes, une quête caractèristique, en tout temps, des mystiques : la quête de la lumière.
_ Elle suggère que cette quête s'associe à un désir de savoir, l'illumination étant tout à la fois une opération défensive et une tentative pour dépasser cette opération. Eclaircir une énigme, ou plus exactement un secret, telle semble être la qu^te la plus dramatique de l'anorexique.
_ Elle montre que la  jouissance de l'anorexique ne se réduit pas à un orgasme de la faim (comme l'avait souligné Kerstenberg et Decobert jadis) mais qu'il y aurait, de surcroît, une tentative pour aboutir à un orgasme de l'oeil ou d'une vision intérieure, qui s'oppose à l'angoisse du vide maintes fois mises en évidence chez ce type de patientes.
    
     En effet, cette sensation lumineuse et ce type de défense s'exacèrbent aux moments des plus graves crises de restrictitions alimentaires. J'ai souvent pu constater qu'avec la prise de poids, les collages, les images et les fantasmes des anorexiques devenaient plus opaques. Ce fut le cas d'une de mes premières patientes, une jeune femme de dix-neuf ans hospitalisée à la suite d'une grave crise d'amaigrissement, avec laquelle j'ai utilisé la technique du collage. Sa propre mère avait été hospitalisée de nombreuses années auparavant, dans la même institution psychatrique, pour un état dépressif. D'emblée, mon attention a été attirée chez cette patiente par lle style des collages réalisés en pleine période restrictive. Le collage était aencé de façon rayonnante : au centre : apparaissait un soleil, ou l'image d'un femme, tout deux fortement éclairés, autour desquels gravitaient tous les autres éléments, images, sons, odeurs. Avec la prise de poids, les images s'assombrissaient de façon spectaculaires, comme si pous cette patiente, se nourrir équivalait à incorporer non seulement de la nourriture, mais aussi le "regard" dépressif de la mère. Le dernier collage réalisé avant la période d'assombrissement, plus ou moins total, représente une bouche stylisée en forme de triangle, avalant un pectre de couleur."

Ces remarques nous rappellent que lorsque l’enfant tète le sein de sa mère, il regarde son visage (voir Winnicott).

_ J’ajouterais à cette problématique de la défense par l’illumination un pôle que j’ai succinctement abordé dans une conférence intitulée « L’anorexique, une mystique laïque », que j’ai cité plus haut : l’idée que cette défense peut représenter une sorte d’appel à un tiers, un père idéalisé, céleste et lumineux, aux antipodes d’un père déchu, diabolique ou mort, bref, un père capable d’élever sa fille et de la défendre de l’emprise mortifère, sombre, noire, présente dans la relation avec sa mère ou sa lignée.

_ Il faudrait également s’interroger, à la suite de Lacan, sur la présence, dans tout conflit œdipien, d’un quatrième élément : la mort. Ce quatrième élément, qui surgit avec une force particulière et s’incarne pratiquement dans le corps de l’anorexique, est l’un des traits de son complexe œdipien. Ainsi, les parents ou les grands parents apparaissent-ils comme les maîtres de l’énigme de la mort, de l’inconnue de la mort (pour reprendre une expression de G. Rosolato). L’inconnue prend souvent l’aspect d’un mort inconnu de l’histoire familiale. Cet inconnu vient bloquer une perpective qui s’ouvre sur le passé ou qui se projette dans l’avenir, rivant ainsi l’anorexique à une recherche d’un bonheur présent perpétuel.

_ Ainsi, la défense par l’illumination, en plus de ses multiples significations, entretient-elle un rapport privilégié avec la problématique du deuil et d’un monde qu’on a nommé le monde des ténèbres. En effet, dans la majeure partie des mythologies, le monde des morts veut reconquérir le monde de la lumière. Pensons simplement aux grands yeux peints sur les sarcophages égyptiens…

_ Enfin, je remarquerais le caractère ambigüe de cette défense : elle possède à la fois un caractère de liaison, voire d’unification, de « narcissisation » de la personne de l’anorexique (c’est frappant au niveau des configurations dites rayonnantes des collages, lorsque les autres éléments découpés se regroupent autour d’un œil ou d’un soleil central). Mais cette liaison est mise en danger lorsque l’œil et le regard deviennent opaques, sombres, persécuteurs, vampire.

L’illumination possède une sorte d’ambiguïté entre la sensation corporelle, une quête de savoir et un type d’idéale ou de croyance. On parle d’un corps illuminé mais aussi d’un idéal lumineux, ou parfois tout simplement, avec une connotation péjorative, d’un illuminé.

Toutes ces remarques aboutissent à l’idée qu’il n’y aurait, dans l’anorexie, qu’une sorte d’addiction à la faim et au vide. Paradoxalement, cette sensation de vide est davantage ressentie par les boulimiques ou anorexiques boulimiques qui sont sujettes à des crises de boulimie, avec ou sans vomissements, que par les anorexiques restrictives. Chez les anorexiques, nous pouvons aussi mettre en évidence une addiction à l’illumination, où prédomine en fonction de l’histoire personnelle de chaque patiente, tantôt l’un, tantôt l’autre des aspects du mécanisme que nous venons de nommer.

Vladimir Marinov, Anorexie, addictions et fragilités narcissique, Petite bibliothèque de psychanalyse, PUF, 2001, pp.40-44

 

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Publié dans Psychanalyse

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