Le détonateur

Publié le par Duddies

"On ne peut pas être mieux préparée que je le suis à entrer dans la maladie. Conditionnée, devrais-je dire. Je suis à point. Un évênement banal, ou qui le serait dans une autre existence, va me faire basculer.

A l'époque de ma communion solennelle, j'attrape une angine. Maman décide de m'emmener chez le médecin, ce qui ne s'est pas produit depuis que j'avais sept ans, il y a cinq ans de cela. Nous retournons chez le piédiatre que nous avions vu aprés ma tentative ratée pour me faire hospitaliser. A ma tante Jacotte qui s'en étonne :

_ Pourquoi pas un généraliste, Isabelle a douze ans ?

Maman rétorque :

_ Mais non, à cet âge c'est encore une enfant.

Quand le médecin veut me mesurer, je fais comme à la maison, je plie les genoux. Ma manoeuvre ne lui échappe pas :

_ Tiens-toi droite s'il te plaît !

Puis me fais monter sur la balance. J'attend le verdict avec angoisse.

_ Un mètre cinquante et un, tu n'es pas trés grande, pour trente-neuf kiols.

Ce dernier chiffre me paraît énorme. Trente-neuf kilos ? Mais c'est plus que la bouteille de gaz que Maman à peine à porter sur son dos !

*

* *

En sortant du cabinet, je remonte dans la voiture pendant que Maman va acheter les médicaments prescrits par le médecin. Exceptées les vitamines pour la croissance, qu'elle refuse à m'administrer.

Trente-neuf, trente-neuf... Le chiffre fatidique n'en finit pas de résonner dans ma tête. Je me sens trés mal, comme si j'avais commis une horrible faute.

J'attend que nous soyons à la maison au calme pour intérroger Maman.

_ Tu me trouve trop grosse ?

Elle me répond par une onomatopéz à laquelle je trouve un son dubitatif. Puis elle ajoute :

_ Tu n'as qu'à manger des haricots verts, comme les danseuses.

Ah, voici qui me semble plus clair. Si elle me conseille implicitement de faire un régime, cela signifie que j'ai un vrai problème de poids. Apartir d'aujourd'hui, je vais faire attention à ce que je mange, privilégier les aliments pauvres en calories et réduire les portions.

*

* *

   Au mois de novembre, je rédige ma lettre au Père Noël. Depuis l'an dernier, j'ai compris que les cadeaux au pied du sapin sont rapportés du magasin par les parents, et non balancés dans la cheminée par un barbu vêtu d'une houppelande rouge. Mais je fais come si j'y croyais toujours, afin de ne pas décevoir Maman qui a l'air de de tenir à préserver le mythe de Noël. En tête des cadeaux que je souhaite recevoir, j'inscris : une balance."

La petite fille qui ne voulait pas grossir, Isabelle CARO

Publicité

Publié dans Extraits de lecture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article